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Zones illicites d’Alep La Syrie au présent Institut Français du Proche-Orient Zouhair Ghazzal Loyola University Chicago « Je
vais vous dire ce qui se passe dans ce quartier. Les clans et tribus
n’ont plus l’existence légendaire qu’on leur
accordait. Tout est morcelé, tout est fragmenté…en
miettes. Moi je ne parle plus avec mon père, ni mes frères ou
cousins. On se parle plus depuis déjà longtemps, depuis
qu’on s’est installé en ville et laissé le village
derrière nous. Mon voisin d’à côté s’est
disputé avec ses fils. Ils n’en veulent plus de lui. Alors il se
marie une seconde fois, s’achète une nouvelle maison, et va
s’installer avec sa jeune femme. Il a 65 ans. Il ne voit plus ses fils,
et de toute façon ils n’en veulent plus de lui. Il n’y a
qu’un seul dicton en marche ces jours-ci : “L’argent
rassemble (al-mâl yajma‘ al-shaml)”. Dans cette rue se trouvent des
familles appartenant à des tas de clans (‘ashâyir) et tribus (qabâyil), juxtaposées
pêle-mêle à des familles originairement d’Alep. Or,
plus rien ne les rassemble…aucune logique ne les unit…sauf celle
de l’argent. Nous sommes tellement fragmentés que j’ai du
mal à voir comment cette rue, ce quartier, tiennent encore debout.
Puis un jour quelqu’un vient tout bonnement avec de l’argent
qu’il a dû ramasser quelque part. Il commence un projet. Il veut
vendre des vêtements produits à Alep, ou des cigarettes de
contrebande, et il a donc besoin de jeunes gens pour la distribution et la
vente dans les quartiers. Alors il rassemble autour de lui des jeunes du
même clan (‘ashîra), et voilà 20, 30, ou 40 qui
soudainement commencent à travailler ensemble. Sinon ils resteraient
dispersés, bons à nous emmerder. » L’homme
qui parle a peut-être la cinquantaine, bien bronzé, et porte une
longue chemise orientale blanche, bien repassée.
« Ça fait longtemps que je ne l’ai pas portée,
puis tout bonnement aujourd’hui j’en ai eu envie. C’est
pourquoi elle semble tout à fait neuve. Je viens de la sortir du
tiroir. » Il est maçon, mais par manque de demande, il a
traversé, comme tout le monde dans ce quartier, plusieurs
métiers, que ce soit en Syrie ou au Liban. Nous sommes à
Tarîq al-Bâb, quartier au nord-est d’Alep, dominé
par le clan des Battûsh, connus surtout pour des affaires de
contrebande (pièces de rechange pour voitures, moutons, ou monnaies).
Un long boulevard, à moitié asphalté, sépare la
partie ouest qui est lotie (mufraz) de la partie est qui elle demeure non-lotie.
Même ce grand boulevard est à moitié
asphalté—du côté des appartements lotis—,
alors que des marchands ambulants, et des tentes vendant des fruits et légumes
occupent la partie crue poussiéreuse. De gros camions, des Suzuki, et
des taxi jaunes, partagent l’espace de la partie crue avec les
marchands des tentes, qu’ils soient ambulants ou permanents :
beaucoup de chauffeurs habitent ce quartier, de sorte qu’il a
l’air d’un gros parking où tout se mélange.
« On devrait interdire les camions dans les petites
rues », me dit mon interlocuteur lors du passage d’un gros
Mercedes qui nous remplit de poussière en cette fin d’après-midi
d’un vendredi chaud. Or, même si c’est un vendredi, les
habitants des quartiers populaires ne suivront pas les règles
imposées par la municipalité pour le jour de congé
obligatoire (vendredi ou dimanche). En conduisant ma voiture du centre
fermé de la ville, les quartiers populaires
périphériques, à partir de Sha‘‘âr et
ses cimetières magnifiques, surprennent par leur ouverture jour et
nuit, tous les jours de la semaine, sans interruption—24/7 comme disent
les américains. L’homme
bronzé, que j’avais découvert par hasard en début
d’après-midi, me fait asseoir sur le
« trottoir » de sa maison arabe (hôsh
‘arabî).
Pas question de m’inviter à l’intérieur : sa
femme et enfants regardent la télé dans la seule pièce
où ils reçoivent leurs invités. Alors il m’apporte
une chaise et m’offre du café. On discute des prix : toutes
ces maisons ont été récemment bâties, durant les
vingt dernières années, et n’ont en général
qu’un ou deux étages (style
« arabe », mais en béton plutôt
qu’en pierres taillées); on les agrandit au fur et a mesure
qu’on en a besoin ; mais comme la zone est non-lotie, les
propriétaires n’ont pas leurs papiers en règle,
c’est-à-dire que leur propriété n’est pas
enregistrée au bureau officiel des cadastres du centre ville. Comme la
moitié des propriétaires d’Alep qui ont le même
problème, une grande partie de ceux de Tarîq al-Bâb
s’échangent leurs propriétés par le moyen de
documents non-officiels approuvés par des juges civils. En jargon
juridique, en provenance du fiqh hanéfite ottoman, on dira que ces propriétaires
n’ont pas de pouvoir sur leur propriété en tant
qu’« objet tangible (‘ayn) », et que donc en cas de
procès ils jouiraient de leur « droit
personnel » plutôt que de leur « droit
réel » : cette fiction juridique permettrait à
de tels propriétaires de porter plainte devant un tribunal civil, sans
aucun document cadastral. Mais
malgré ce statut quasi-officiel des
propriétés—dont mon interlocuteur m’avait
assuré qu’il englobait près de la moitié des
maisons et appartements d’Alep, dans ce qu’il est convenu
d’appeler les « zones d’habitation sporadiques (amâkin
al-sakan al-‘ashwâ’î) »—, les prix restent assez
élevés : même un petit deux-pièces dans ces
« zones illicites » pourrait dépasser le
demi-million ($10 000), et un trois-quatre-pièces aisément
aborder le million. Mon interlocuteur me fait savoir que son voisin vient
tout juste d’acheter un appartement dans le quartier (licite) de Sayf
al-Dawla : situé au sud-ouest d’Alep, tout juste en bas de
la cité universitaire (d’où son attrait pour les étudiants),
Sayf al-Dawla est un de ces quartiers de la classe moyenne basse, à
tendance populaire, avec un grand suq donnant sur son artère
principale. Le voisin aurait vendu pour un million, pour s’acheter
à Sayf al-Dawla pour un million-six, mais pour un petit deux-pièces :
cette dette de LS 600 000 « vaut la peine, en particulier pour un
enseignant qui regarde vers un monde meilleur ». Pourtant ces
quartiers illicites sont loin de la structure du
« ghetto » américain. Tout d’abord, leurs
habitants ne vivent pas dans leurs quartiers d’une façon autonome,
comme isolés du monde extérieur, puisqu’ils travaillent
d’habitude ailleurs, soit dans les zones industrielles ou au centre
ville. Quand on vient du centre vers la périphérie, et
malgré l’état délabré de certains de ces
quartiers, on n’a pas ce sentiment que l’on est dans un monde
à part : en fait, on s’aperçoit que ces gens, ce
style de vie, ces marchés, c’est du déjà
vu—on les a déjà vus ailleurs—au centre ville précisément.
Le centre ville moderne (en dehors de l’enceinte de la vielle ville
ottomane)—situé dans le triangle du Baron, Jdaydé, et
Bâb al-Faraj—a depuis les années soixante perdu son
caractère grande-classe chic, et ses boutiques, magasins, et
cinémas vivent depuis longtemps sous l’empreinte forcée
des goûts populaires—nos voisins de la périphérie :
c’est donc la périphérie qui assiège la ville, et
non l’inverse. Ce « populisme » du centre a
poussé des quartiers chics comme Muhâfaza, Sabîl, ou Shahbâ,
à dépendre de leurs propres « shopping centers », phénomène
qui s’est répandu, durant ces vingt dernières
années au reste de la ville. Ainsi, même les quartiers
périphériques les plus populaires, comme Ashrafiyyé,
Shaykh Maqsûd, Hulluk, ou Sha‘‘âr, possèdent
tous de grands centres de consommation : produits vestimentaires et
électroniques, supermarchés, salons de coiffure, tout y est.
Non seulement ces centres font que chaque quartier devient de plus en plus
autonome, mais la différence des prix entre le centre et la
périphérie pousse certains à vendre leurs boutiques du
centre pour s’acheter ailleurs à des prix beaucoup plus
bas : le prix d’une boutique du centre ferait
l’équivalent d’une autre plus grande ailleurs, en plus
d’une maison. D’après
la municipalité, des 114 quartiers d’Alep, 87 sont
classifiés comme ayant une organisation formelle, alors que 27
demeurent illicites. Mais les zones illicites (informal settlement zones) occupent de 40 à 45 pour cent
de la superficie de la ville et du nombre de ses habitants : leur poids
s’avère donc plus important que leur nombre vis-à-vis des
zones formelles, puisque même dans ces dernières, le pourcentage
des maisons illicites reste parfois élevé. Une étude
récente de 18 zones illicites et de 29 formelles qui leurs sont
adjacentes, pour une totalité de 1000 maisons (household) à majorité illicites
(même dans les zones dites formelles), montre clairement que les
revenus bas ont une influence totale à la fois sur la santé et
le style de vie, que sur l’activité économique (les
enquêteurs ont laissé les questions politiques en dehors de leur
champs d’étude)[1]. Ainsi, il s’avère que
près du quart sont en provenance de zones rurales, donc en ville pour
la première fois, alors que les autres auraient
déménagé d’autres quartiers de la ville ;
24,3 pour cent des hommes et 22,1 pour cent des femmes se présentent comme
non-Arabes, probablement kurdes (la seconde ethnie en Syrie)[2]. Malgré l’enseignement
gratuit, et les progrès par rapport à la
génération précédente, le taux
d’analphabétisme reste élevé : 38 pour cent chez
les femmes ; alors que seulement 4 pour cent des hommes et femmes ont un
diplôme supérieur, et 8,9 pour cent des femmes ont du travail
payé. La pauvreté domine l’enquête à tous
les niveaux : ainsi, seulement 3 pour cent des maisons ont un revenu de
plus de LS 20 000 ($400) par mois ; 3,2 pour cent ont moins d’un
individu par chambre ; 5 pour cent ont un ordinateur ; mais la
majorité ont un poste de télévision, dont la
moitié sont connectés à une antenne parabolique (dish). Les couples mariés ont un taux
d’enfantement de cinq par moyenne, et le tiers sont mariés
à un individu de la famille (cousine ou nièce)—le taux de
polygamie ne dépassant pas 7,5 pour cent. Comme les enquêteurs
étaient en majorité de docteurs professionnels, ils ont
noté dans leur étude détaillée des taux parfois
élevés de cancer, de maladies cardiaques ou respiratoires, de
diabètes ou ulcères, avec des variations entre les sexes et
âges, sans parler des symptômes de stress, de maladies psychiques
ou de personnalité. À vrai
dire, une histoire de ces quartiers illicites est encore loin
d’être ébauchée, même pour de larges
métropoles comme Damas[3] et Alep, les plus touchées par
ce phénomène. Il semble cependant certain que la propagation de
quartiers illicites (ou de maisons illicites dans de quartiers lotis) est un
phénomène qui date de la fin des années 1950, plus
précisément l’union avec l’Égypte. Les
réformes agraires de 1958 et 1963, tout en offrant de la
propriété aux paysans qui n’en avaient point, ont aussi dépossédé
les grands propriétaires autour des villes. Les terrains entourant les
zones urbaines bâties, et sur lesquels on cultivait à Alep des
pistaches, olives, fruits et légumes, appartenaient pour la plupart
aux grandes familles, comme les Muyassar, Nahhâs, Hubbu, Abû
Bakr, Barrî, Jazmâtî, et Qâtirjî.
Aujourd’hui de tels noms sont devenus ceux des quartiers
périphériques à l’est et au sud de la ville,
illicites pour la plupart : ces familles ayant perdu leurs terrains avec
les réformes agraires, tout fut parcellisé puis vendu, ou
échangé avec d’autres terrains plus convenables à
la campagne ; et l’on commence à y bâtir dessus sans
aucun plan d’organisation, sans autorisation—début de la
super-urbanisation illicite. Prenons l’exemple des Muyassar, qui
jusqu’au années 1950 possédaient des terrains à
l’est d’Alep, où ils cultivaient surtout des
pistaches ; ils avaient même bâtis une ferme afin de mieux
contrôler le travail des paysans, et qu’ils utilisaient aussi
comme résidence secondaire. Aujourd’hui le quartier qui porte
leur nom, Karm al-Muyassar, est l’une de ces zones illicites remplie de
maisons arabes à un ou deux étages. Comme pour la plupart des
quartiers à l’est et au sud de la ville, illicites ou pas, celui
de Karm al-Muyassar est occupé par des clans et tribus arabes qui se
divisent les quartiers. Ainsi, al-Walda est une tribu (qabîla) formée de cinq clans (‘ashâyir, s. ‘ashîra) distincts : al-Sa‘b,
al-Nâsir, al-Huwaywât, al-‘Afâdhila, et
al-Bû-Hamad. On trouve ces clans distribués dans de nombreux
quartiers, comme Sukkarî, Ashrafiyyé, Shaykh Maqsûd,
Hulluk, et Shaykh Sa‘îd, se partageant les rues et quartiers avec
d’autres clans arabes ou kurdes (de ‘Ayn al-‘Arab ou
Qamishlî), ou de familles alépines ou kurdes (surtout de
‘Ifrîn). Parmi les autres clans ou tribus dominant les
périphéries on notera surtout les Haddîdîn, Bani
Khâlid, al-Bakkâra, et al-Jaysât (dont la fameuse maison
Barrî de Bâb al-Nayrab est issue). Comme
l’immigration de la campagne n’eut lieu que sporadiquement, et
que tous ces quartiers illicites ne possèdent aucune organisation
formelle, et sont le produit de ceux qui les habitent, il y a très peu
de quartiers, ou même de rues, dominés systématiquement
par un seul clan. Cette fragmentation empêcherait l’imposition de
taxes illégales (khuwwa, pl. khuwwât) par le plus fort. La forte division entre clans, familles, et ethnies,
rue par rue, quartier par quartier, pousse certains à s’imposer
comme l’« homme fort » (qâ’id) d’une localité (mahalla), espérant ainsi de jouer le
rôle de « médiateurs » locaux. Dans
certains quartiers, cette fragmentation est moins accentuée, et la
tendance est au partage du pouvoir entre deux ou trois clans, maisons, ou
familles. Ainsi, le quartier de Bâb al-Nayrab, situé au sud-est
de la ville, est l’une de ces zones « dures »,
qui durant toute l’époque ottomane fut l’espace de
négociation entre la ville et les tribus environnantes[4]. Aujourd’hui les maisons
Barrî et Hamida se partagent le pouvoir, au point où chaque rue,
mosquée, et zâwiya soufie, est délimitée entre l’un et l’autre.
Mais un tel partage a aussi ses inconvénients, puisque dans ce
quartier dur où la contrebande du tabac prédomine, les deux
clans principaux entrent parfois dans des guerres style mafia sicilienne.
À l’époque des troubles avec les frères musulmans,
le maire d’Alep de l’époque, Nuhâd Qâdî,
voulut briser le pouvoir des clans du Nayrab : la grande avenue qui,
à partir du périphérique et de la mosquée
moderne, casse le quartier en deux, fut le travail de Qâdî, qui
avant de recevoir sa promotion vers Damas, survécut un attentat contre
sa vie à la fin des années 1970. Les deux clans principaux se
réorganisèrent néanmoins autour de la nouvelle avenue,
chacun avec son espace propre. Ainsi pendant plus de deux
générations les Barrî avaient leurs propres députés
au parlement, alors que les Hamida occupèrent des postes dans
l’armée, la police, et les services secrets. La tension devint
encore plus vive en 2000 quand le député Mahmud Barrî,
fils aîné de Sha‘bân Barrî, fut
assassiné en voiture avec sa femme et fils. Quand des membres du clan
opposé furent attaqués, et que le député Ahmad
Barrî fut mis en accusation par les Hamida, on demanda la levée
de son immunité parlementaire. Mais le parlement refusa, et
Barrî fut assassiné à son tour en fin 2004 alors qu’il
sortait d’une mosquée. On a ensuite tenté en vain
d’assassiner des membres des Hamida, et leurs boutiques dans la vielle
ville intra muros
(près de 40) sont sous constante menace. Rappelons que les Barrî
ne se posèrent jamais comme plaideurs dans l’assassinat de leur
député : question d’honneur, sans doute, puisqu’ils
espèrent toujours garder le droit de vengeance à
eux-mêmes, plutôt que de recourir à la justice. Durant toute
l’époque ottomane Alep était assiégée par
des clans et tribus dont les ramifications s’étendaient
jusqu’aux provinces irakiennes et la péninsule arabe, et la
ville négociait ses « redevances » par le moyen
d’un quartier comme Nayrab : une « porte » (bâb) entre l’intérieur urbain
et sa stratification entre groupes de statuts, et l’extérieur
rural et tribal. Aujourd’hui, les zones illicites mirent fin à
un tel équilibre précaire, puisque l’extérieur
s’est logé à l’intérieur, et a finit par
étrangler la ville dans un mouvement de super-urbanisation rapide.
Certes, la Syrie s’inscrit à cet égard dans un mouvement
tiers-mondiste où déjà plus d’un tiers de la
population urbaine globale vivait en 2001 dans des bidonvilles[5]. Alors que ces slum-dwellers sont pour la plupart sans habitat ni
travail de qualité, ils constituent des
« marginaux » du néolibéralisme
globalisant : des paysans dont le produit de leurs terres ne suffit
plus, des déplacés professionnels du secteur public, et des
ouvriers avec un savoir-faire technique devrant se contenter de travaux
partiels, sans compter, comme c’est le cas pour la Syrie, les membres
des clans et tribus, qui par tradition ne
« travaillent » pas, et pour qui le travail
qualifié, qu’il soit rural ou urbain, est certes une
nouveauté[6]. Mais est-ce un nouveau
sous-prolétariat ? Certes, l’idée de la ville
européenne du 19e siècle qui absorberait
l’exode rural par le moyen du travail urbain à bas salaire
n’est plus conforme à ce que le 20e siècle a
développé—du moins en ce qui concerne le tiers-monde.
Pour ceux qui, comme Mike Davis[7], visent pour une vision globale de
cette super-urbanisation tiers-mondiste, ils considèrent, dans un
langage néo-marxiste à peine voilé, que « la
retraite de l’État (the retreat of the state) », face au pressions
néo-libérales des grandes institutions monétaires
internationales (banque mondiale, IMF, et WTO), aurait entraîné
ce flux urbain incontrôlable d’individus ou familles
marginalisées par le capitalisme sauvage à
l’échelle planétaire. Dans ce schéma tout
bougerait entre l’« informel » et l’«
illicite » : ainsi, une « classe ouvrière
informelle » se met en place, composée en majorité
d’employés d’État, de paysans urbanisés, de
micro-entrepreneurs petits bourgeois, de professionnels ayant perdu leurs
emplois, ou d’ouvriers sans travail permanent. Tous se juxtaposent
pêle-mêle dans ces zones illicites qui désormais
étranglent les villes du tiers-monde, et qui forment une ceinture de
misère sans aucun horizon de salut commun (même par le moyen de
l’État). Davis voudrait une fois pour toute déchoir
l’idée que la super-urbanisation ne serait que le résultat
néfaste d’une « mauvaise gestion (bad governance) » étatique :
c’est plutôt l’État national qui est en
« retrait » face aux pressions du capitalisme mondial.
En somme, l’État n’aurait qu’une chose à dire
à ces concitoyens : « tout le monde se
débrouille seul, nos ressources sont limitées ». Plutôt
que le welfare state européen, on est en face d’un Hégélianisme
des pauvres généralisé. Or le cas
Syrien, et celui d’Alep en particulier, montre que loin d’une
« retraite » de l’État, c’est
plutôt sa présence et sa mainmise sur la production qui
empêcherait le plein développement de l’esprit de
l’entrepreneur capitaliste. Héritier du démembrement de
l’Empire ottoman, l’État syrien post-colonial
étouffa aussitôt à partir de la fin des années
1950 la bourgeoisie nationale du mandat, puis s’embarqua dans des
projets de nationalisation et confiscation des terres, deux des
« causes » principales derrière le mouvement
urbain illicite. Mais pour comprendre les racines du mouvement urbain, il
faudrait sans doute aller au-delà des modalités du travail et
de sa gestion. Il faudrait en effet aborder à partir du travail la
gestion de la propriété et du contrat (qui tous deux font
partie de l’héritage ottoman), de l’organisation
économique en fonction des pratiques religieuses (codes
éthiques ou pratiques de salut), ou des pratiques quotidiennes du
droit et de la justice. Ainsi, par
exemple, les règles du travail et du profit dans certaines de ces
zones périphériques n’obéissent pas
nécessairement aux règles de la compétition capitaliste.
Les micro-manufactures de textile ou de chaussures, qui souvent
n’emploient pas plus de dix personnes, soit dans une boutique, un
appartement, ou un abri sans fenêtre, et situées dans les
quartiers kurdes de Ashrafiyyé, Shaykh Maqsûd, Hulluk, et ‘Ayn
al-Tall, se trouvent en compétition avec les grandes usines de
Bustân al-Bâsha et Billâyramûm (au nord-ouest), ou
avec les manufactures de taille moyenne de Kallâsé (au
sud-ouest). Or, pour comprendre comment une micro-manufacture de textile de
dix personnes arrive à survivre à quelques kilomètres
d’une usine de textile avec 500 employés, il faudrait passer par
l’enchevêtrement des relations à la fois
économiques que sociales. Tout d’abord, les micro-manufactures
arrivent à survive grâce aux liens de parenté, la
discipline et les long horaires (plus de 12 heures par jour, parfois 7 jours
la semaine), les salaires bas (moins de 10 000 livres par mois), et surtout
par la connaissance personnelle que les acteurs développent l’un
par rapport à l’autre. Ainsi, un micro-entrepreneur embauche ses
proches pour travailler dans une petite boutique qui produit des draps en
coton : dix peuvent suffire pour faire circuler le petit capital
à leur disposition, et pour faire marcher les machines
coréennes ou turques ; on préfère exporter les
produits vers les pays arabes ou l’union européenne plutôt
que de les vendre localement, puisque les marges de profit
s’avèrent plus prometteurs. C’est donc tout l’aspect
« informel » de ces opérations, situées
pour la plupart dans des zones illicites, qui garantit leurs succès
vis-à-vis du travail plus structuré des grandes usines. Il se
peut même que le travail informel est en train d’augmenter, comme
ces zones illicites qui l’hébergent, à un taux plus
rapide que le travail structuré (et mieux
protégé) : mais est-ce là un bon signe ? Ou
faut-il voir dans tout cela la fragmentation d’une
société qui n’arrive ni à organiser son travail,
ni à héberger tous ces individus qui s’entassent aux
alentours des villes et ne font que rêver d’une autre vie ? « Regardez
ce briquet chinois », me dit mon hôte de Tarîq
al-Bâb d’un ton provocateur. « Voyez combien de
pièces il contient : il devrait y avoir une bonne douzaine.
Ça fait une semaine que j’y brûle un paquet de cigarettes
par jour avec, et j’en aurai peut-être pour une autre semaine. Or
il ne coûte que 5 livres, et son coût de fabrication devrait
être moins que ça. Pour produire quelque chose d’aussi
simple et compliqué à un prix tellement bas il faudrait du
génie…une organisation du travail, et une éthique
correspondante, que l’on ne possède pas encore dans nos
pays…et que l’on n’aura sans doute
jamais… » |
[1] Wasim Maziak, et al., « Mapping the health and
environmental situation in informal zones in Aleppo, Syria; report from the
Aleppo Household Survey », étude établie par le Syrian
Center for Tobacco Studies, Alep, Syrie, à paraître; voir aussi
l’arrêt-sur-image de Maziak dans ce même ouvrage.
[2] Le haut pourcentage des Kurdes par
rapport à leur moyenne nationale de 10 pour cent (soit 2 millions de
Kurdes pour une population de 20 millions) s’explique par le haut taux
d’immigration de la région rurale de ‘Ifrîn, qui
à elle seule contient 366 villages au nord-ouest syrien. On y reviendra.
[3] Voir dans ce même volume
l’arrêt-sur-image de Sha‘bân ‘Abboud,
correspondant du quotidien libanais an-Nahar à Damas.
[4] Cf. Jacques Hivernel, « Bâb al-Nayrab, un
faubourg d’Alep, hors la ville et dans la cité », Études
rurales, nº 155-156,
juillet-décembre 2000, 215-237, et aussi son arrêt-sur-image dans
ce même volume.
[5] Mike Davis, « Planet of Slums: Urban Involution and the Informal Proletariat », New Left Review, 26 (mars-avril 2004), 5-34.
[6] Les premières tentatives
d’intégrer les tribus dans des « travaux »
agricoles—ce qui implique une sédentarisation
forcée—datent de l’époque de l’occupation
égyptienne du Bilâd ash-Shâm entre 1832-40, quand
Ibrahîm Pasha négocia avec les clans et tribus situées dans
la région d’Idlib et Hama de travailler sur la terre en
contrepartie de terrains dont ils seraient les propriétaires absolus.
Notons que dans le langage du Baath les ‘ashâyir ne forment même pas une
catégorie à part, à côté des travailleurs (‘ummâl) et paysans (fallâhîn), puisqu’ils devraient en principe
s’« absorber » dans ces dernières.
[7] Mike Davis, « Planet of Slums », op. cit.