Zones illicites d’Alep

La Syrie au présent

Institut Français du Proche-Orient

 

Zouhair Ghazzal

Loyola University Chicago

zghazza@luc.edu

zouhairghazzal.com

 

 

 

 

« Je vais vous dire ce qui se passe dans ce quartier. Les clans et tribus n’ont plus l’existence légendaire qu’on leur accordait. Tout est morcelé, tout est fragmenté…en miettes. Moi je ne parle plus avec mon père, ni mes frères ou cousins. On se parle plus depuis déjà longtemps, depuis qu’on s’est installé en ville et laissé le village derrière nous. Mon voisin d’à côté s’est disputé avec ses fils. Ils n’en veulent plus de lui. Alors il se marie une seconde fois, s’achète une nouvelle maison, et va s’installer avec sa jeune femme. Il a 65 ans. Il ne voit plus ses fils, et de toute façon ils n’en veulent plus de lui. Il n’y a qu’un seul dicton en marche ces jours-ci : “L’argent rassemble (al-mâl yajma‘ al-shaml)”. Dans cette rue se trouvent des familles appartenant à des tas de clans (‘ashâyir) et tribus (qabâyil), juxtaposées pêle-mêle à des familles originairement d’Alep. Or, plus rien ne les rassemble…aucune logique ne les unit…sauf celle de l’argent. Nous sommes tellement fragmentés que j’ai du mal à voir comment cette rue, ce quartier, tiennent encore debout. Puis un jour quelqu’un vient tout bonnement avec de l’argent qu’il a dû ramasser quelque part. Il commence un projet. Il veut vendre des vêtements produits à Alep, ou des cigarettes de contrebande, et il a donc besoin de jeunes gens pour la distribution et la vente dans les quartiers. Alors il rassemble autour de lui des jeunes du même clan (‘ashîra), et voilà 20, 30, ou 40 qui soudainement commencent à travailler ensemble. Sinon ils resteraient dispersés, bons à nous emmerder. »

 

L’homme qui parle a peut-être la cinquantaine, bien bronzé, et porte une longue chemise orientale blanche, bien repassée. « Ça fait longtemps que je ne l’ai pas portée, puis tout bonnement aujourd’hui j’en ai eu envie. C’est pourquoi elle semble tout à fait neuve. Je viens de la sortir du tiroir. » Il est maçon, mais par manque de demande, il a traversé, comme tout le monde dans ce quartier, plusieurs métiers, que ce soit en Syrie ou au Liban. Nous sommes à Tarîq al-Bâb, quartier au nord-est d’Alep, dominé par le clan des Battûsh, connus surtout pour des affaires de contrebande (pièces de rechange pour voitures, moutons, ou monnaies). Un long boulevard, à moitié asphalté, sépare la partie ouest qui est lotie (mufraz) de la partie est qui elle demeure non-lotie. Même ce grand boulevard est à moitié asphalté—du côté des appartements lotis—, alors que des marchands ambulants, et des tentes vendant des fruits et légumes occupent la partie crue poussiéreuse. De gros camions, des Suzuki, et des taxi jaunes, partagent l’espace de la partie crue avec les marchands des tentes, qu’ils soient ambulants ou permanents : beaucoup de chauffeurs habitent ce quartier, de sorte qu’il a l’air d’un gros parking où tout se mélange. « On devrait interdire les camions dans les petites rues », me dit mon interlocuteur lors du passage d’un gros Mercedes qui nous remplit de poussière en cette fin d’après-midi d’un vendredi chaud. Or, même si c’est un vendredi, les habitants des quartiers populaires ne suivront pas les règles imposées par la municipalité pour le jour de congé obligatoire (vendredi ou dimanche). En conduisant ma voiture du centre fermé de la ville, les quartiers populaires périphériques, à partir de Sha‘‘âr et ses cimetières magnifiques, surprennent par leur ouverture jour et nuit, tous les jours de la semaine, sans interruption—24/7 comme disent les américains.

 

L’homme bronzé, que j’avais découvert par hasard en début d’après-midi, me fait asseoir sur le « trottoir » de sa maison arabe (hôsh ‘arabî). Pas question de m’inviter à l’intérieur : sa femme et enfants regardent la télé dans la seule pièce où ils reçoivent leurs invités. Alors il m’apporte une chaise et m’offre du café. On discute des prix : toutes ces maisons ont été récemment bâties, durant les vingt dernières années, et n’ont en général qu’un ou deux étages (style « arabe », mais en béton plutôt qu’en pierres taillées); on les agrandit au fur et a mesure qu’on en a besoin ; mais comme la zone est non-lotie, les propriétaires n’ont pas leurs papiers en règle, c’est-à-dire que leur propriété n’est pas enregistrée au bureau officiel des cadastres du centre ville. Comme la moitié des propriétaires d’Alep qui ont le même problème, une grande partie de ceux de Tarîq al-Bâb s’échangent leurs propriétés par le moyen de documents non-officiels approuvés par des juges civils. En jargon juridique, en provenance du fiqh hanéfite ottoman, on dira que ces propriétaires n’ont pas de pouvoir sur leur propriété en tant qu’« objet tangible (‘ayn) », et que donc en cas de procès ils jouiraient de leur « droit personnel » plutôt que de leur « droit réel » : cette fiction juridique permettrait à de tels propriétaires de porter plainte devant un tribunal civil, sans aucun document cadastral.

 

Mais malgré ce statut quasi-officiel des propriétés—dont mon interlocuteur m’avait assuré qu’il englobait près de la moitié des maisons et appartements d’Alep, dans ce qu’il est convenu d’appeler les « zones d’habitation sporadiques (amâkin al-sakan al-‘ashwâ’î) »—, les prix restent assez élevés : même un petit deux-pièces dans ces « zones illicites » pourrait dépasser le demi-million ($10 000), et un trois-quatre-pièces aisément aborder le million. Mon interlocuteur me fait savoir que son voisin vient tout juste d’acheter un appartement dans le quartier (licite) de Sayf al-Dawla : situé au sud-ouest d’Alep, tout juste en bas de la cité universitaire (d’où son attrait pour les étudiants), Sayf al-Dawla est un de ces quartiers de la classe moyenne basse, à tendance populaire, avec un grand suq donnant sur son artère principale. Le voisin aurait vendu pour un million, pour s’acheter à Sayf al-Dawla pour un million-six, mais pour un petit deux-pièces : cette dette de LS 600 000 « vaut la peine, en particulier pour un enseignant qui regarde vers un monde meilleur ». Pourtant ces quartiers illicites sont loin de la structure du « ghetto » américain. Tout d’abord, leurs habitants ne vivent pas dans leurs quartiers d’une façon autonome, comme isolés du monde extérieur, puisqu’ils travaillent d’habitude ailleurs, soit dans les zones industrielles ou au centre ville. Quand on vient du centre vers la périphérie, et malgré l’état délabré de certains de ces quartiers, on n’a pas ce sentiment que l’on est dans un monde à part : en fait, on s’aperçoit que ces gens, ce style de vie, ces marchés, c’est du déjà vu—on les a déjà vus ailleurs—au centre ville précisément. Le centre ville moderne (en dehors de l’enceinte de la vielle ville ottomane)—situé dans le triangle du Baron, Jdaydé, et Bâb al-Faraj—a depuis les années soixante perdu son caractère grande-classe chic, et ses boutiques, magasins, et cinémas vivent depuis longtemps sous l’empreinte forcée des goûts populaires—nos voisins de la périphérie : c’est donc la périphérie qui assiège la ville, et non l’inverse. Ce « populisme » du centre a poussé des quartiers chics comme Muhâfaza, Sabîl, ou Shahbâ, à dépendre de leurs propres « shopping centers », phénomène qui s’est répandu, durant ces vingt dernières années au reste de la ville. Ainsi, même les quartiers périphériques les plus populaires, comme Ashrafiyyé, Shaykh Maqsûd, Hulluk, ou Sha‘‘âr, possèdent tous de grands centres de consommation : produits vestimentaires et électroniques, supermarchés, salons de coiffure, tout y est. Non seulement ces centres font que chaque quartier devient de plus en plus autonome, mais la différence des prix entre le centre et la périphérie pousse certains à vendre leurs boutiques du centre pour s’acheter ailleurs à des prix beaucoup plus bas : le prix d’une boutique du centre ferait l’équivalent d’une autre plus grande ailleurs, en plus d’une maison.

 

D’après la municipalité, des 114 quartiers d’Alep, 87 sont classifiés comme ayant une organisation formelle, alors que 27 demeurent illicites. Mais les zones illicites (informal settlement zones) occupent de 40 à 45 pour cent de la superficie de la ville et du nombre de ses habitants : leur poids s’avère donc plus important que leur nombre vis-à-vis des zones formelles, puisque même dans ces dernières, le pourcentage des maisons illicites reste parfois élevé. Une étude récente de 18 zones illicites et de 29 formelles qui leurs sont adjacentes, pour une totalité de 1000 maisons (household) à majorité illicites (même dans les zones dites formelles), montre clairement que les revenus bas ont une influence totale à la fois sur la santé et le style de vie, que sur l’activité économique (les enquêteurs ont laissé les questions politiques en dehors de leur champs d’étude)[1]. Ainsi, il s’avère que près du quart sont en provenance de zones rurales, donc en ville pour la première fois, alors que les autres auraient déménagé d’autres quartiers de la ville ; 24,3 pour cent des hommes et 22,1 pour cent des femmes se présentent comme non-Arabes, probablement kurdes (la seconde ethnie en Syrie)[2]. Malgré l’enseignement gratuit, et les progrès par rapport à la génération précédente, le taux d’analphabétisme reste élevé : 38 pour cent chez les femmes ; alors que seulement 4 pour cent des hommes et femmes ont un diplôme supérieur, et 8,9 pour cent des femmes ont du travail payé. La pauvreté domine l’enquête à tous les niveaux : ainsi, seulement 3 pour cent des maisons ont un revenu de plus de LS 20 000 ($400) par mois ; 3,2 pour cent ont moins d’un individu par chambre ; 5 pour cent ont un ordinateur ; mais la majorité ont un poste de télévision, dont la moitié sont connectés à une antenne parabolique (dish). Les couples mariés ont un taux d’enfantement de cinq par moyenne, et le tiers sont mariés à un individu de la famille (cousine ou nièce)—le taux de polygamie ne dépassant pas 7,5 pour cent. Comme les enquêteurs étaient en majorité de docteurs professionnels, ils ont noté dans leur étude détaillée des taux parfois élevés de cancer, de maladies cardiaques ou respiratoires, de diabètes ou ulcères, avec des variations entre les sexes et âges, sans parler des symptômes de stress, de maladies psychiques ou de personnalité.

 

À vrai dire, une histoire de ces quartiers illicites est encore loin d’être ébauchée, même pour de larges métropoles comme Damas[3] et Alep, les plus touchées par ce phénomène. Il semble cependant certain que la propagation de quartiers illicites (ou de maisons illicites dans de quartiers lotis) est un phénomène qui date de la fin des années 1950, plus précisément l’union avec l’Égypte. Les réformes agraires de 1958 et 1963, tout en offrant de la propriété aux paysans qui n’en avaient point, ont aussi dépossédé les grands propriétaires autour des villes. Les terrains entourant les zones urbaines bâties, et sur lesquels on cultivait à Alep des pistaches, olives, fruits et légumes, appartenaient pour la plupart aux grandes familles, comme les Muyassar, Nahhâs, Hubbu, Abû Bakr, Barrî, Jazmâtî, et Qâtirjî. Aujourd’hui de tels noms sont devenus ceux des quartiers périphériques à l’est et au sud de la ville, illicites pour la plupart : ces familles ayant perdu leurs terrains avec les réformes agraires, tout fut parcellisé puis vendu, ou échangé avec d’autres terrains plus convenables à la campagne ; et l’on commence à y bâtir dessus sans aucun plan d’organisation, sans autorisation—début de la super-urbanisation illicite. Prenons l’exemple des Muyassar, qui jusqu’au années 1950 possédaient des terrains à l’est d’Alep, où ils cultivaient surtout des pistaches ; ils avaient même bâtis une ferme afin de mieux contrôler le travail des paysans, et qu’ils utilisaient aussi comme résidence secondaire. Aujourd’hui le quartier qui porte leur nom, Karm al-Muyassar, est l’une de ces zones illicites remplie de maisons arabes à un ou deux étages. Comme pour la plupart des quartiers à l’est et au sud de la ville, illicites ou pas, celui de Karm al-Muyassar est occupé par des clans et tribus arabes qui se divisent les quartiers. Ainsi, al-Walda est une tribu (qabîla) formée de cinq clans (‘ashâyir, s. ‘ashîra) distincts : al-Sa‘b, al-Nâsir, al-Huwaywât, al-‘Afâdhila, et al-Bû-Hamad. On trouve ces clans distribués dans de nombreux quartiers, comme Sukkarî, Ashrafiyyé, Shaykh Maqsûd, Hulluk, et Shaykh Sa‘îd, se partageant les rues et quartiers avec d’autres clans arabes ou kurdes (de ‘Ayn al-‘Arab ou Qamishlî), ou de familles alépines ou kurdes (surtout de ‘Ifrîn). Parmi les autres clans ou tribus dominant les périphéries on notera surtout les Haddîdîn, Bani Khâlid, al-Bakkâra, et al-Jaysât (dont la fameuse maison Barrî de Bâb al-Nayrab est issue).

 

Comme l’immigration de la campagne n’eut lieu que sporadiquement, et que tous ces quartiers illicites ne possèdent aucune organisation formelle, et sont le produit de ceux qui les habitent, il y a très peu de quartiers, ou même de rues, dominés systématiquement par un seul clan. Cette fragmentation empêcherait l’imposition de taxes illégales (khuwwa, pl. khuwwât) par le plus fort. La forte division entre clans, familles, et ethnies, rue par rue, quartier par quartier, pousse certains à s’imposer comme l’« homme fort » (qâ’id) d’une localité (mahalla), espérant ainsi de jouer le rôle de « médiateurs » locaux. Dans certains quartiers, cette fragmentation est moins accentuée, et la tendance est au partage du pouvoir entre deux ou trois clans, maisons, ou familles. Ainsi, le quartier de Bâb al-Nayrab, situé au sud-est de la ville, est l’une de ces zones « dures », qui durant toute l’époque ottomane fut l’espace de négociation entre la ville et les tribus environnantes[4]. Aujourd’hui les maisons Barrî et Hamida se partagent le pouvoir, au point où chaque rue, mosquée, et zâwiya soufie, est délimitée entre l’un et l’autre. Mais un tel partage a aussi ses inconvénients, puisque dans ce quartier dur où la contrebande du tabac prédomine, les deux clans principaux entrent parfois dans des guerres style mafia sicilienne. À l’époque des troubles avec les frères musulmans, le maire d’Alep de l’époque, Nuhâd Qâdî, voulut briser le pouvoir des clans du Nayrab : la grande avenue qui, à partir du périphérique et de la mosquée moderne, casse le quartier en deux, fut le travail de Qâdî, qui avant de recevoir sa promotion vers Damas, survécut un attentat contre sa vie à la fin des années 1970. Les deux clans principaux se réorganisèrent néanmoins autour de la nouvelle avenue, chacun avec son espace propre. Ainsi pendant plus de deux générations les Barrî avaient leurs propres députés au parlement, alors que les Hamida occupèrent des postes dans l’armée, la police, et les services secrets. La tension devint encore plus vive en 2000 quand le député Mahmud Barrî, fils aîné de Sha‘bân Barrî, fut assassiné en voiture avec sa femme et fils. Quand des membres du clan opposé furent attaqués, et que le député Ahmad Barrî fut mis en accusation par les Hamida, on demanda la levée de son immunité parlementaire. Mais le parlement refusa, et Barrî fut assassiné à son tour en fin 2004 alors qu’il sortait d’une mosquée. On a ensuite tenté en vain d’assassiner des membres des Hamida, et leurs boutiques dans la vielle ville intra muros (près de 40) sont sous constante menace. Rappelons que les Barrî ne se posèrent jamais comme plaideurs dans l’assassinat de leur député : question d’honneur, sans doute, puisqu’ils espèrent toujours garder le droit de vengeance à eux-mêmes, plutôt que de recourir à la justice.

 

Durant toute l’époque ottomane Alep était assiégée par des clans et tribus dont les ramifications s’étendaient jusqu’aux provinces irakiennes et la péninsule arabe, et la ville négociait ses « redevances » par le moyen d’un quartier comme Nayrab : une « porte » (bâb) entre l’intérieur urbain et sa stratification entre groupes de statuts, et l’extérieur rural et tribal. Aujourd’hui, les zones illicites mirent fin à un tel équilibre précaire, puisque l’extérieur s’est logé à l’intérieur, et a finit par étrangler la ville dans un mouvement de super-urbanisation rapide. Certes, la Syrie s’inscrit à cet égard dans un mouvement tiers-mondiste où déjà plus d’un tiers de la population urbaine globale vivait en 2001 dans des bidonvilles[5]. Alors que ces slum-dwellers sont pour la plupart sans habitat ni travail de qualité, ils constituent des « marginaux » du néolibéralisme globalisant : des paysans dont le produit de leurs terres ne suffit plus, des déplacés professionnels du secteur public, et des ouvriers avec un savoir-faire technique devrant se contenter de travaux partiels, sans compter, comme c’est le cas pour la Syrie, les membres des clans et tribus, qui par tradition ne « travaillent » pas, et pour qui le travail qualifié, qu’il soit rural ou urbain, est certes une nouveauté[6]. Mais est-ce un nouveau sous-prolétariat ? Certes, l’idée de la ville européenne du 19e siècle qui absorberait l’exode rural par le moyen du travail urbain à bas salaire n’est plus conforme à ce que le 20e siècle a développé—du moins en ce qui concerne le tiers-monde. Pour ceux qui, comme Mike Davis[7], visent pour une vision globale de cette super-urbanisation tiers-mondiste, ils considèrent, dans un langage néo-marxiste à peine voilé, que « la retraite de l’État (the retreat of the state) », face au pressions néo-libérales des grandes institutions monétaires internationales (banque mondiale, IMF, et WTO), aurait entraîné ce flux urbain incontrôlable d’individus ou familles marginalisées par le capitalisme sauvage à l’échelle planétaire. Dans ce schéma tout bougerait entre l’« informel » et l’« illicite » : ainsi, une « classe ouvrière informelle » se met en place, composée en majorité d’employés d’État, de paysans urbanisés, de micro-entrepreneurs petits bourgeois, de professionnels ayant perdu leurs emplois, ou d’ouvriers sans travail permanent. Tous se juxtaposent pêle-mêle dans ces zones illicites qui désormais étranglent les villes du tiers-monde, et qui forment une ceinture de misère sans aucun horizon de salut commun (même par le moyen de l’État). Davis voudrait une fois pour toute déchoir l’idée que la super-urbanisation ne serait que le résultat néfaste d’une « mauvaise gestion (bad governance) » étatique : c’est plutôt l’État national qui est en « retrait » face aux pressions du capitalisme mondial. En somme, l’État n’aurait qu’une chose à dire à ces concitoyens : « tout le monde se débrouille seul, nos ressources sont limitées ». Plutôt que le welfare state européen, on est en face d’un Hégélianisme des pauvres généralisé.

 

Or le cas Syrien, et celui d’Alep en particulier, montre que loin d’une « retraite » de l’État, c’est plutôt sa présence et sa mainmise sur la production qui empêcherait le plein développement de l’esprit de l’entrepreneur capitaliste. Héritier du démembrement de l’Empire ottoman, l’État syrien post-colonial étouffa aussitôt à partir de la fin des années 1950 la bourgeoisie nationale du mandat, puis s’embarqua dans des projets de nationalisation et confiscation des terres, deux des « causes » principales derrière le mouvement urbain illicite. Mais pour comprendre les racines du mouvement urbain, il faudrait sans doute aller au-delà des modalités du travail et de sa gestion. Il faudrait en effet aborder à partir du travail la gestion de la propriété et du contrat (qui tous deux font partie de l’héritage ottoman), de l’organisation économique en fonction des pratiques religieuses (codes éthiques ou pratiques de salut), ou des pratiques quotidiennes du droit et de la justice.

 

Ainsi, par exemple, les règles du travail et du profit dans certaines de ces zones périphériques n’obéissent pas nécessairement aux règles de la compétition capitaliste. Les micro-manufactures de textile ou de chaussures, qui souvent n’emploient pas plus de dix personnes, soit dans une boutique, un appartement, ou un abri sans fenêtre, et situées dans les quartiers kurdes de Ashrafiyyé, Shaykh Maqsûd, Hulluk, et ‘Ayn al-Tall, se trouvent en compétition avec les grandes usines de Bustân al-Bâsha et Billâyramûm (au nord-ouest), ou avec les manufactures de taille moyenne de Kallâsé (au sud-ouest). Or, pour comprendre comment une micro-manufacture de textile de dix personnes arrive à survivre à quelques kilomètres d’une usine de textile avec 500 employés, il faudrait passer par l’enchevêtrement des relations à la fois économiques que sociales. Tout d’abord, les micro-manufactures arrivent à survive grâce aux liens de parenté, la discipline et les long horaires (plus de 12 heures par jour, parfois 7 jours la semaine), les salaires bas (moins de 10 000 livres par mois), et surtout par la connaissance personnelle que les acteurs développent l’un par rapport à l’autre. Ainsi, un micro-entrepreneur embauche ses proches pour travailler dans une petite boutique qui produit des draps en coton : dix peuvent suffire pour faire circuler le petit capital à leur disposition, et pour faire marcher les machines coréennes ou turques ; on préfère exporter les produits vers les pays arabes ou l’union européenne plutôt que de les vendre localement, puisque les marges de profit s’avèrent plus prometteurs. C’est donc tout l’aspect « informel » de ces opérations, situées pour la plupart dans des zones illicites, qui garantit leurs succès vis-à-vis du travail plus structuré des grandes usines. Il se peut même que le travail informel est en train d’augmenter, comme ces zones illicites qui l’hébergent, à un taux plus rapide que le travail structuré (et mieux protégé) : mais est-ce là un bon signe ? Ou faut-il voir dans tout cela la fragmentation d’une société qui n’arrive ni à organiser son travail, ni à héberger tous ces individus qui s’entassent aux alentours des villes et ne font que rêver d’une autre vie ?

 

« Regardez ce briquet chinois », me dit mon hôte de Tarîq al-Bâb d’un ton provocateur. « Voyez combien de pièces il contient : il devrait y avoir une bonne douzaine. Ça fait une semaine que j’y brûle un paquet de cigarettes par jour avec, et j’en aurai peut-être pour une autre semaine. Or il ne coûte que 5 livres, et son coût de fabrication devrait être moins que ça. Pour produire quelque chose d’aussi simple et compliqué à un prix tellement bas il faudrait du génie…une organisation du travail, et une éthique correspondante, que l’on ne possède pas encore dans nos pays…et que l’on n’aura sans doute jamais… »

 

 



[1] Wasim Maziak, et al., « Mapping the health and environmental situation in informal zones in Aleppo, Syria; report from the Aleppo Household Survey », étude établie par le Syrian Center for Tobacco Studies, Alep, Syrie, à paraître; voir aussi l’arrêt-sur-image de Maziak dans ce même ouvrage.

[2] Le haut pourcentage des Kurdes par rapport à leur moyenne nationale de 10 pour cent (soit 2 millions de Kurdes pour une population de 20 millions) s’explique par le haut taux d’immigration de la région rurale de ‘Ifrîn, qui à elle seule contient 366 villages au nord-ouest syrien. On y reviendra.

[3] Voir dans ce même volume l’arrêt-sur-image de Sha‘bân ‘Abboud, correspondant du quotidien libanais an-Nahar à Damas.

[4] Cf. Jacques Hivernel, « Bâb al-Nayrab, un faubourg d’Alep, hors la ville et dans la cité », Études rurales, nº 155-156, juillet-décembre 2000, 215-237, et aussi son arrêt-sur-image dans ce même volume.

[5] Mike Davis, « Planet of Slums: Urban Involution and the Informal Proletariat », New Left Review, 26 (mars-avril 2004), 5-34.

[6] Les premières tentatives d’intégrer les tribus dans des « travaux » agricoles—ce qui implique une sédentarisation forcée—datent de l’époque de l’occupation égyptienne du Bilâd ash-Shâm entre 1832-40, quand Ibrahîm Pasha négocia avec les clans et tribus situées dans la région d’Idlib et Hama de travailler sur la terre en contrepartie de terrains dont ils seraient les propriétaires absolus. Notons que dans le langage du Baath les ‘ashâyir ne forment même pas une catégorie à part, à côté des travailleurs (‘ummâl) et paysans (fallâhîn), puisqu’ils devraient en principe s’« absorber » dans ces dernières.

[7] Mike Davis, « Planet of Slums », op. cit.